Le courage de rester incertain

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Une pièce pleine de questions

Il y a quelques jours, j'ai eu le plaisir d'échanger avec un groupe remarquable de personnes aux parcours et professions variés : les boursiers et chercheurs de Brownstone. Parmi eux, des médecins, des scientifiques, des économistes, des historiens, des avocats, des écrivains et des universitaires. Leurs opinions divergeaient souvent, parfois fortement. Mais en les écoutant, j'ai constaté quelque chose de rare de nos jours : chacun se sentait libre de poser des questions sans attendre de réponse immédiate.

Ce moment m'a marqué après la réunion. Dans l'avion du retour, je me suis demandé pourquoi l'atmosphère était si stimulante. Ce n'était pas parce que tout le monde était brillant, même si beaucoup l'étaient, ni parce qu'ils étaient tous d'accord. Au contraire. Ce qui m'a frappé, c'est leur volonté d'explorer l'incertitude sans se sentir menacés. Personne ne s'empressait de trancher les débats, de simplifier les sujets complexes ou d'imposer une réponse définitive à chaque discussion.

Cette expérience m'a rappelé une leçon que j'ai apprise à maintes reprises en médecine : les questions les plus importantes n'ont souvent pas de réponses faciles. Avec l'âge, je suis moins sensible à la certitude et davantage à la curiosité. La certitude peut être rassurante, mais c'est la curiosité qui nous fait progresser. Elle nous pousse à apprendre, à questionner et, surtout, à rester humbles.

Aujourd'hui, on confond souvent certitude et sagesse. La confiance est valorisée dans les débats publics, à la télévision et sur les réseaux sociaux. Celui qui paraît le plus sûr de lui est souvent perçu comme l'expert. Pourtant, d'après mon expérience, confiance et sagesse ne vont pas toujours de pair. Certaines des personnes les plus sages que je connaisse admettent volontiers leurs lacunes.

La longue leçon d'humilité de la médecine

J'ai passé une grande partie de ma vie professionnelle à travailler en soins intensifs. La médecine de réanimation nous apprend des leçons qu'aucun manuel ne peut pleinement expliquer. Au début, chaque médecin pense que le savoir est la clé du succès. On étudie, on mémorise des faits, on apprend des protocoles. Le savoir est important, certes, mais la médecine finit par nous apprendre autre chose : le savoir seul ne suffit pas.

Les soins intensifs sont une école exigeante. Ils nous montrent que les êtres humains sont bien plus complexes que n'importe quel modèle ou algorithme. Certains patients arrivent très malades et guérissent de façon inattendue. D'autres semblent stables, mais leur état s'aggrave. Chaque médecin intensiviste expérimenté garde en mémoire des histoires qui le marquent des années durant : des cas qui paraissaient simples mais ne l'étaient pas, des diagnostics modifiés par de nouvelles informations, des traitements qui ont échoué et des guérisons qui semblaient impossibles. 

Au début de ma carrière, je pensais que l'expérience finirait par dissiper l'incertitude. Je croyais qu'avec suffisamment d'années, je pourrais prédire les résultats avec plus de précision. D'une certaine manière, c'est vrai. L'expérience affine le jugement et nous aide à repérer les signaux d'alerte. Mais elle apporte aussi autre chose : l'humilité.

Plus j'avançais dans la médecine, plus je constatais l'étendue de notre ignorance. L'expérience n'a pas fait disparaître l'incertitude ; elle m'a simplement montré à quel point elle persiste. Les bons médecins apprennent à prendre des décisions même sans disposer de tous les éléments. Ils agissent avec assurance, tout en reconnaissant qu'ils n'ont peut-être pas une vision d'ensemble. Cet équilibre est l'un des aspects les plus importants et les moins reconnus de la médecine.

Je dis souvent aux étudiants en médecine que la médecine ne repose pas sur la certitude, mais sur la probabilité. Nous examinons les données, évaluons les risques et faisons les meilleurs choix possibles en fonction de nos connaissances. Les patients pensent parfois que les médecins sont plus sûrs d'eux qu'ils ne le sont réellement. En vérité, une grande partie de la médecine consiste à naviguer dans les zones d'incertitude. Le véritable défi n'est pas d'éliminer l'incertitude, mais d'apprendre à composer avec elle.

Avec le temps, je me suis méfié des personnes qui semblent avoir une certitude absolue sur des sujets complexes. Cela ne signifie pas qu'elles ont toujours tort, mais l'expérience m'a appris à être prudent face à quelqu'un qui agit comme si une question compliquée était définitivement réglée. La réalité est rarement aussi simple, et les gens non plus.

Le privilège d'avoir tort

L'une des leçons les plus précieuses de la médecine, aussi paradoxale soit-elle, est d'apprendre que se tromper peut être un privilège. Autrement, un clinicien se berce d'illusions ou tente de tromper son prochain. Nous avons tous posé des diagnostics erronés, élaboré des plans de traitement nécessitant des révisions et rencontré des situations où la réalité contredit nos attentes.

En médecine, l'objectif n'est pas d'éviter les erreurs, car c'est impossible. Le véritable objectif est de les repérer suffisamment tôt pour aider le patient. La médecine consiste à actualiser constamment nos connaissances au fur et à mesure que de nouvelles informations nous parviennent. Nous partons d'idées, recueillons des données, ajustons notre raisonnement et révisons nos conclusions, sans cesse.

En dehors du domaine médical, se tromper est souvent perçu comme un échec personnel. On s'accroche à ses opinions même lorsque des preuves incitent à la reconsidération. Les personnalités publiques sont critiquées pour avoir changé d'avis, et les institutions peuvent rechigner à admettre leurs erreurs. Parfois, les organisations accordent plus d'importance à leur crédibilité qu'à la recherche de la vérité. Le progrès l'exige. Le progrès médical l'exige. L'épanouissement personnel l'exige. Toute découverte significative commence par la possibilité que notre compréhension antérieure était incomplète. Ceux qui continuent d'apprendre tout au long de leur vie ne sont souvent pas les plus attachés à avoir raison, mais plutôt ceux qui sont les plus disposés à reconnaître leurs erreurs.

L'obsession moderne pour la certitude

Au-delà du domaine médical, il est clair que la société moderne est très attachée à la certitude. Nous semblons moins à l'aise avec l'incertitude. On attend de chacun une réponse claire à chaque problème et une conclusion rapide à chaque question. Les situations complexes sont souvent réduites à deux points de vue.

C'est compréhensible. La certitude est rassurante et apaise l'anxiété. Elle nous aide à organiser un monde complexe en catégories plus faciles à appréhender. Mais confort et vérité ne vont pas toujours de pair. Ma réunion du week-end dernier l'a bien démontré.

Nombre des grands enjeux de société impliquent des valeurs contradictoires, des informations incomplètes et des choix difficiles. La santé publique, l'économie, l'éducation, l'éthique, la technologie et la gouvernance sont autant de domaines complexes qui n'ont pas de réponses simples. Pourtant, les débats publics donnent souvent l'impression que la certitude est facile à trouver.

Les réseaux sociaux ont amplifié cette tendance. En réalité, ils aggravent le problème. La nuance est difficile à percevoir dans des espaces qui valorisent la rapidité et l'émotion. Les personnes qui affichent une confiance absolue captent davantage l'attention que celles qui admettent leurs incertitudes. À terme, cela encourage la conviction au détriment d'une réflexion approfondie. Les réseaux sociaux influencent la façon dont les gens pensent, dont les institutions agissent et dont les conversations se déroulent. Les questions sont de plus en plus perçues comme des défis plutôt que comme des opportunités. Le désaccord est devenu un signe de déloyauté plutôt qu'une preuve d'engagement intellectuel. La plus grande perte dans ce contexte est peut-être la curiosité.

La curiosité comme vertu

Parfois, j'ai l'impression que les enfants comprennent mieux les sciences que les adultes. Quiconque a côtoyé de jeunes enfants le sait. Ils posent des questions à n'en plus finir : Pourquoi le ciel est-il bleu ? Pourquoi tombe-t-on malade ? Pourquoi les étoiles brillent-elles ? Pourquoi les objets tombent-ils ? Leur curiosité est sans limites. Ils ne se soucient pas de paraître intelligents ni de poser les mauvaises questions. Ils veulent simplement comprendre.

En tant qu'adultes, nous avons généralement tendance à privilégier la défense de nos connaissances plutôt que l'exploration de l'inconnu. Nous apprenons quelles questions sont acceptables et lesquelles ne le sont pas. Nous découvrons que la curiosité peut mettre mal à l'aise. Avec le temps, beaucoup d'entre nous hésitent, non pas parce que les questions sont interdites, mais parce qu'en poser peut avoir des conséquences.

C’est regrettable, car la curiosité a été le moteur de presque toutes les avancées majeures de l’histoire de l’humanité. Les découvertes scientifiques, les percées médicales et les intuitions philosophiques découlent toutes de la curiosité. Ce n’est pas seulement une vertu intellectuelle, c’est une vertu profondément humaine.

Les personnes qui se posent des questions tout au long de leur vie restent intellectuellement actives. Elles continuent d'apprendre, de s'adapter et de progresser. Surtout, elles restent ouvertes à l'idée qu'il y a toujours plus à apprendre. Les chercheurs de Brownstone, de toute évidence, ne cessent de se poser des questions.

Pourquoi l’incertitude est importante

Plus je vieillis, plus je me rends compte du rôle important de l'incertitude. Elle nous rappelle nos limites, nous incite à l'humilité et nous encourage à continuer d'apprendre.

Cela ne signifie pas que nous devions éviter de prendre des décisions. Les médecins ne peuvent pas indéfiniment retarder les traitements, et les dirigeants ne peuvent pas remettre à plus tard les choix à faire. La vie exige de l'action. Mais nous pouvons agir avec humilité. Nous pouvons prendre des décisions tout en reconnaissant l'incertitude, avoir des convictions tout en restant ouverts aux nouvelles informations, et être confiants sans être obstinés.

Les meilleurs environnements intellectuels ne sont pas ceux où tout le monde est d'accord. Ce sont des lieux où les désaccords peuvent s'exprimer sans hostilité, où les questions sont les bienvenues, où les preuves sont examinées avec honnêteté et où la curiosité est encouragée. Ces lieux sont rares aujourd'hui, ce qui les rend d'autant plus précieux.

C’est peut-être pour cela que ces récentes conversations avec ce groupe de personnes si particulier m’ont tant marqué. Ce qui m’a impressionné, ce n’est pas qu’ils détenaient toutes les réponses – personne ne les détient – ​​mais qu’ils continuaient à poser des questions. Dans un monde obsédé par la certitude, ils sont restés curieux.

Les questions qui demeurent

En repensant à ma carrière, à mon expérience de médecin et, parfois même, de patient, et à toutes les personnes que j'ai rencontrées, une idée me revient sans cesse : l'avenir de la science, de la médecine, de l'éducation, et peut-être même de la société, repose davantage sur notre curiosité que sur notre confiance en nous. L'expertise, l'expérience et le savoir sont certes importants, mais rien ne saurait remplacer la volonté de poser les questions difficiles.

Toute découverte importante naît de l'incertitude. Toute percée scientifique commence par le doute. Chaque apprentissage est le fruit de la prise de conscience qu'il reste encore beaucoup à découvrir. Dans un monde qui valorise les réponses rapides et les opinions tranchées, oser rester incertain est peut-être l'une de nos plus grandes vertus. L'incertitude n'est pas toujours confortable, mais c'est souvent là que la vérité prend racine. Le plus beau cadeau que nous puissions faire aux générations futures n'est peut-être pas un ensemble de réponses, mais la liberté et le courage de continuer à se poser des questions.

Auteur

  • Joseph Varon

    Le Dr Joseph Varon est médecin spécialisé en soins intensifs, professeur et président de l'Independent Medical Alliance. Il est l'auteur de plus de 980 publications évaluées par des pairs et est rédacteur en chef du Journal of Independent Medicine.

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