LVMH et L’Oréal dépensent des millions pour retarder l’interdiction de vente de leurs produits cancérogènes
14 avril 2026 à 07h00 Mis à jour le 15 avril 2026 à 07h10
Les géants des cosmétiques ont obtenu le soutien de la France et de l’UE pour commercialiser plus longtemps la plupart des produits aujourd’hui sur le marché et voués à être interdits, car contenant des substances dangereuses pour la santé.
Crèmes de jour, shampoings, parfums et rouges à lèvre : même lorsque la Commission européenne a suffisamment de preuves sur la nocivité de produits de beauté et d’hygiène, les industriels bénéficient d’un an et demi pour sortir des rayons ceux dont les substances ont été classées cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques. Un délai qui pourrait bientôt être considérablement rallongé, à cause du lobbying mené par les géants des cosmétiques.
Un texte à l’initiative de la Commission européenne est inscrit au vote en commission au Parlement européen le 15 avril et en assemblée plénière entre le 28 et le 30 avril. S’il est adopté, des produits dont la toxicité est avérée pourraient rester quinze mois de plus dans les magasins. Et encore, si les fabricants ne demandent pas des dérogations pour échapper à leur bannissement.
L’immense majorité des produits de beauté et d’hygiène sont concernés car ils contiennent une des dix substances suspectes actuellement en cours d’évaluation : l’industrie cosmétique française estime qu’une « obligation de reformulation massive » pourrait concerner 85 % de sa part de marché. Le Bureau européen des unions de consommateurs s’inquiète fortement de cette « augmentation des risques sanitaires évitables ».
Le gouvernement français a lui-même œuvré en faveur de cette dérégulation du secteur au détriment de la santé en soutenant un allongement des délais de transition par rapport à l’existant, a découvert Reporterre. Les eurodéputés de droite et d’extrême droite, eux, réclamaient qu’ils soient encore plus importants.
Le 27 janvier 2026, les eurodéputés français ont reçu un courriel de la part des services du Premier ministre Sébastien Lecornu, que Reporterre a pu consulter, aux airs de consignes de vote. Dans ces deux notes, la position de la France est étayée… Ou plutôt celle des porte-parole du domaine. Car les termes présents dans ces documents reprennent sans fard les arguments poudre aux yeux du lobby des produits de beauté, notamment portés par Cosmetics Europe, à l’échelle du continent, et la Fédération des entreprises de la beauté (Febea) au niveau français.
« Le chantage à l’emploi est un classique des lobbyistes »
L’exécutif français évoque « un contexte de concurrence internationale accrue » de ce secteur « porteur de plus de 300 000 emplois directs et indirects ». « Le chantage à l’emploi est un classique des lobbyistes, de même que de demander toujours des délais supplémentaires pour se mettre en règle », déplore Vicky Cann, spécialiste du lobbying au sein de l’ONG Corporate Europe Observatory.
« Pendant ce temps, poursuit-elle, les industriels continuent de faire des profits faramineux sans changer leur recette contenant des ingrédients nocifs pour la santé ou l’environnement. » L’industrie cosmétique française, « habituée à des progressions annuelles de l’ordre de 7 % », a réalisé 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, rappelle La Tribune.
Une des notes insiste sur une nécessaire « prévisibilité », « en particulier [pour les] PME ». « La mise en avant des petites et moyennes entreprises est factice. Cette déconstruction de la règlementation va bénéficier spécialement aux grands groupes qui réalisent le plus de bénéfices », déplore Yoann Coulmont, chargé de plaidoyer à Générations futures. Les services du Premier ministre n’ont pas répondu aux questions de Reporterre, notamment sur ces notes et l’influence possible du lobby de l’industrie cosmétique.
Les entreprises françaises à la manœuvre
D’ailleurs, ce sont bien les mastodontes des produits de beauté tricolores qui sont à la manœuvre. Louis Vuitton Moët Hennessy (LVMH) chapeaute la gamme cosmétique Christian Dior ou encore Guerlain. À la tête de cet empire du luxe, le milliardaire Bernard Arnault, au poids politique exponentiel dans l’Hexagone. LVMH a déboursé entre 600 000 et 700 000 euros en 2024 pour obtenir l’écoute des décideurs français, comme l’a déclaré l’entreprise auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).
Dès cette année-là, le groupe ne s’est pas caché d’avoir œuvré à « informer sur les incohérences règlementaires entre les règlementations chimiques et cosmétiques » pour « défendre l’utilisation de certains ingrédients ». C’est écrit noir sur blanc sur le répertoire de la HATVP.
Lire aussi : Les cosmétiques toxiques pourraient rester encore des années en rayon
Par ailleurs, LVMH, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a consacré entre 2 et 2,5 millions d’euros en 2025 pour tenter d’influencer les autorités européennes, à l’origine de la plupart des règles sur les produits autorisés et interdits. C’est davantage que Chanel et L’Oréal réunis, qui ont déclaré chacun une somme déjà considérable, de 900 000 à près de 1 million d’euros, auprès du registre de la transparence de la Commission.
Visite de laboratoire...
Associée à Cosmetics Europe et la Febea, la maison Chanel leur a envoyé une invitation en fin d’année 2025 à découvrir en VIP les coulisses du laboratoire de création des parfums de ce temple du faste à la française, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Le but ? Souligner « l’importance de préserver à l’identique les caractéristiques olfactives des parfums iconiques », puis déjeuner sur place pour échanger sur « l’importance critique de la proposition Omnibus VI ».
Car l’initiative de la Commission européenne passe par ce nouveau véhicule législatif ultralibéral instrumentalisé par l’industrie au prétexte de « simplifier » la règlementation, et aux effets désastreux pour l’environnement et la santé. Aux questions de Reporterre, notamment sur le coût de cette opération de communication, Chanel reconnaît simplement que « certaines parties prenantes peuvent être invitées » à visiter son laboratoire.
...et carte de Noël
À la veille du réveillon de Noël 2025, des eurodéputés ont reçu dans leur boite mail un autre petit cadeau : un séduisant carton d’invitation de la part de LVMH cette fois, signé Gabrielle Saint-Genis, la PDG du leader du parfum Guerlain, pour un « déjeuner de travail » dans les étages supérieurs de la tour du mastodonte du luxe, avec vue imprenable sur Bruxelles, le 14 janvier 2026.
Ce courrier mentionne même qu’une navette est prévue pour acheminer les eurodéputés du Parlement jusqu’aux quartiers de LVMH, à 3 kilomètres plus au sud dans la capitale belge. Suivi de plusieurs relances en janvier 2026.
Avant l’étape des eurodéputés, il a fallu convaincre les membres de la Commission européenne, moteur essentiel. Reporterre a décompté que, rien qu’en 2025, le géant détenu par Bernard Arnault avait décroché pas moins de seize rendez-vous auprès d’eux, selon ses déclarations auprès du registre de la transparence de la Commission.
L’Omnibus VI représente « un pas dans la bonne direction », ont même souligné les représentants de la branche parfums et cosmétiques de LVMH lors d’un entretien le 16 mars 2026 dans les bureaux de la direction générale en charge de la croissance de la Commission européenne.
Le 27 octobre 2025, L’Oréal avait obtenu en son nom un entretien avec un membre du cabinet de Stéphane Séjourné, l’éminent vice-président exécutif de la Commission européenne. Contactée, la Commission européenne n’a pas répondu aux questions de Reporterre sur ce rendez-vous et les arguments présentés par les fabricants de cosmétiques mais elle les a reprises par courriel en assurant que « les périodes de transition », c’est-à-dire les délais obtenus, sont principalement dictées par les réalités pratiques.
Le compte rendu de cette entrevue mentionne que le représentant de L’Oréal, dont la richissime famille Bettencourt Meyers est actionnaire, a dit « espérer que le texte approuvé par les colégislateurs serait tout aussi ambitieux ».
Alors, pour en mettre plein les yeux des eurodéputés, un autre tout nouvel organisme s’active. Son nom ? The Value of Beauty Alliance, soit l’Alliance pour la valeur de la beauté, dont L’Oréal est membre.
Des centaines de milliers d’euros de budget
Ce lobby est apparu en mars 2024, avec une mise de départ importante pour exercer son influence à Bruxelles : entre 200 000 et 299 999 euros, selon le registre de la transparence de la Commission européenne. Un montant qui coïncide avec ce que l’Oréal a déclaré, sur ce même registre, dans la case consacrée aux « intermédiaires » pour défendre les intérêts du secteur [1].
Le 17 mars 2026, à moins d’un mois du vote au sein du Parlement européen en commission, ce lobby a organisé un grand raout rassemblant à Bruxelles les dix-sept PDG de ses membres actuels. Ils ont rencontré à cette occasion la commissaire européenne à l’Environnement, Jessika Roswall : un rendez-vous que l’Alliance a qualifié de « fructueux ».
L’occasion de lui répéter à quel point ils ont besoin de davantage de temps pour se conformer à la réglementation censée préserver l’environnement et la santé des consommateurs. Toujours retarder, plutôt que protéger.


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