Des légumes bio gratuits pour les femmes enceintes
11 mai 2026 à 07h00 Mis à jour le 27 mai 2026 à 16h41
Face à l’inaction de l’État, après Strasbourg, le Grand Angoulême distribue depuis deux ans des légumes bio aux femmes enceintes pour les sensibiliser aux méfaits des pesticides, et tenter de les convertir par le goût.
Ruelle-sur-Touvre (Charente), reportage
Avant de bénéficier des paniers Jeunes pousses, mangeait-elle bio ? Jamais. « L’argent », lâche comme une évidence Morgane Legros en souriant. L’accouchement est imminent pour cette habitante de Ruelle-sur-Touvre, ville verdie par la rivière au nord-ouest d’Angoulême en suivant la Charente puis la Touvre. Comme tous les mercredis, cette auxiliaire de vie âgée de 30 ans s’est rendue dans l’annexe de la mairie transformée en mini-épicerie bio : dans les cagettes, uniquement des végétaux, garantis sans pesticides.
Elle est accompagnée de sa fille, Melyna, qui l’aide à porter les 5 à 6 kg de légumes hebdomadaires auxquels elle a droit gratuitement en tant que résidente de l’agglomération qui attend un enfant. Pour un coût de 23 euros pour le Grand Angoulême.
La pétillante enfant de 9 ans est surexcitée en reconnaissant les asperges, pour la deuxième semaine d’affilée. Avant, elle n’avait jamais eu la chance d’en déguster « des vraies ». « J’avais seulement testé celles en bocal, dit-elle en mimant un vomissement. J’ai goûté une fois les asperges bio et maintenant, c’est l’amour fou », assure-t-elle, plus naturelle qu’une publicité. « Ici, ça change du supermarché. La salade, elle a du goût », enchaîne sa mère en pointant les batavias vertes et laitues rafales aux feuilles rougies. Avec un thermomètre qui affiche 25 °C, une salade estivale ravira la famille au dîner.
Anomalies de développement du fœtus
Lima Issouffa arrive aussi très bientôt au terme de sa grossesse. Si sa sage-femme ne lui avait pas soufflé qu’elle pouvait prétendre aux paniers Jeunes pousses, elle n’aurait clairement pas franchi le pas du bio. Pour pouvoir les récupérer dans un des six lieux de distribution de l’agglo, il faut présenter une « ordonnance verte » : 60 % des bénéficiaires sont orientées par les maternités, 30 % par les sages-femmes libérales et 10 % par les médecins généralistes. Car c’est bien la santé qui est en jeu : les perturbateurs endocriniens contenus dans des pesticides, notamment, peuvent provoquer des anomalies du développement du fœtus. Dans l’optique de limiter l’exposition pendant la gestation, l’Assurance maladie préconise, entre autres, de préférer « si possible, les aliments bio ».
En fonction du quotient familial, les habitantes de l’agglomération ont droit à 28, 20 ou 12 paniers. La première tranche, qui concerne les foyers les moins favorisés, représente un quart de celles qui les demandent, un quart pour la deuxième et la moitié donc, pour la dernière, les plus aisés. « Nous avons du mal à faire infuser les politiques publiques auprès des plus précaires même si nous faisons connaître l’initiative auprès des centres sociaux et épiceries solidaires », reconnaît Ludovic Rouède, responsable de la mission Santé Grand Angoulême.
L’Assurance maladie bat également le rappel en envoyant un courrier aux habitantes couvertes par la complémentaire santé solidaire et celles ne disposant pas de médecin traitant à leur quatrième mois de grossesse. Environ une femme enceinte de la zone sur cinq bénéficie des paniers, soit environ 300 par an. La Caisse primaire d’Assurance maladie accorde un budget annuel de 7 520 euros — un maigre apport de l’État sur un budget de 145 000 euros en 2026 mobilisé par l’agglomération.
Strasbourg (Bas-Rhin) a ouvert la voie en 2022. Le Grand Angoulême lui a emboîté le pas en juin 2024 en se renseignant via le réseau Villes-Santé, puis Rennes (Ille-et-Vilaine) ou La Rochelle (Charente-Maritime). L’association Alerte médicale sur les pesticides et perturbateurs endocriniens tente de recenser l’état d’avancée des initiatives locales en ce sens.
Inégalités
« Il devrait y avoir un budget dédié de l’État. Quelques collectivités locales font ce qu’elles peuvent mais il s’agit d’une question de santé publique et de soutien de la filière bio qui concerne tout le territoire », revendique Ludovic Rouède. Il se sent d’autant plus concerné que sa famille aussi a la chance de savourer les légumes des bannettes Jeunes pousses : sa femme enceinte de neuf mois est éligible pour sa troisième grossesse. Sans action nationale, une inégalité s’enkyste entre les familles qui ont les moyens de se payer des produits bio et celles qui n’y ont pas accès.
Romain Favraud, 31 ans, queue de cheval ramassée dans sa casquette, maraîcher depuis deux ans, s’occupe lui-même de la distribution. Lima Issouffa est venue avec sa poche réutilisable vide pour la remplir de légumes frais, d’un bouquet de persil et d’une soupe coco-courge-curry. « Avant le bio n’était pas dans nos habitudes, en plus j’avais des doutes sur les légumes bio vendus en magasin, s’ils étaient vraiment meilleurs. Là, il n’y a pas photo », dit-elle.
« Une question de santé publique »
Davantage que l’absence de pesticides, c’est avant tout le goût qui a séduit la famille. « Les légumes sont toujours cultivés en terre et j’entretiens le sol avec du fumier, du bois, tout est organique, ça donne une saveur aux légumes. Le fait que je sois encore petit fait que j’apporte de l’ultrafrais en circuit très court. La coriandre a été coupée cet après-midi, seuls 20 % des légumes sont passés par le frigo », commente le paysan installé à L’Isle-d’Espagnac, un peu plus au sud en direction d’Angoulême.
Recettes de cuisine
Au cours de l’atelier cuisine auquel la femme enceinte ou le coparent doit assister pour accéder aux paniers, tout comme celui dédié à la santé, Lima Issouffa a appris à faire mijoter les lentilles corail en dahl « et toutes sortes de fanes comme celles des navets. Je ne savais même pas que ça se mangeait ainsi. Les enfants adorent, on n’a jamais consommé autant de légumes que maintenant », témoigne l’orthoptiste âgée de 32 ans, également habitante de L’Isle-d’Espagnac.
« Là, on sait qui produit, ça a changé notre lien avec les légumes. En faisant mon jogging, je me suis aperçu que la ferme de Romain Favraud était située à côté de chez nous, nous lui en achèterons par la suite », commente son compagnon, Axel Ibrahim.
Le maraîcher bio est un ancien développeur web qui avait besoin de « conduire une entreprise qui a du sens ». Ses yeux noisette qui s’animent quand il raconte comment il bichonne sa parcelle parlent d’eux-mêmes. Reconversion réussie, aussi grâce au coup de pouce du Grand Angoulême. En s’associant avec l’association Paysans Charente bio, l’agglomération visait à soutenir les paysans bio de la région. Le plan Jeunes pousses représente 20 % du chiffre d’affaires de Romain Favraud, « ça donne confiance, c’est un bonbon réconfortant. Et si ça peut convertir des gens au bio qui se disent que finalement, ça n’est pas si cher... » Les paniers Jeunes pousses sont équivalents à ceux de taille M qu’il vend le mardi à même la ferme.
Les paniers leur ont « mis le pied à l’étrier »
Bientôt, il y croisera une autre voisine, Marine Pradel, une jeune mère conquise par l’expérience. « Pour des questions d’organisation, on allait surtout dans des chaînes de magasin bio. L’initiative Jeunes pousses nous a mis le pied à l’étrier pour venir nous approvisionner directement chez le producteur », dit-elle. Environ 10 % des familles qui bénéficient de l’initiative continuent de s’approvisionner par la suite auprès des agriculteurs investis.
Le navet primeur, pas le plus sexy des paniers, a demandé de la créativité l’hiver dernier. « Monsieur n’aime pas trop mais glacé avec du miel, c’est très bien passé », assure Élodie Marchand en désignant du menton son premier enfant, Aramis, 4 ans. Une recette qui intéresse le maraîcher : si une fois testée, elle est approuvée, il l’ajoutera aux autres qu’il publie sur son site pour rendre attirants les mal-aimés du potager.
Élodie Marchand, 35 ans, médiatrice culturelle dans le cinéma, est convaincue par le bio depuis sa majorité. Avec son compagnon animateur de dessin animé, ils ont éprouvé le modèle en travaillant dans des fermes en wwoofing dans leur jeunesse. « Au départ, on a commencé à manger bio pour essayer de faire mieux pour la planète. Maintenant que je suis enceinte, c’est davantage pour la santé que pour la planète », dit l’habitante de Ruelle-sur-Touvre dans sa robe rouge vif sur son ventre arrondi de sept mois de grossesse, camouflé par son plein de vert pour la semaine.
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De Reporterre aussi :
"Les écogestes sont surtout un leurre poussé par les entreprises polluantes et les autorités pour nous renvoyer la responsabilité de la crise. En clair : occupez-vous de vos oignons bio, et laissez-nous faire du fric en paix."



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