Des intentions dévoilées : Macron, les manifestations de jeunes et le blocage des réseaux sociaux

 https://www.globalresearch.ca/macron-youth-protests-blocking-social-media/5944740


Dr. Binoy Kampmark, 

Global Research,  29 octobre 2026

Enfin, le masque mal ajusté qui recouvrait le visage hideux de la politique gouvernementale tombe.

Alors que son mandat touche à sa fin, le président français Emmanuel Macron est confronté à un mouvement bouillonnant et indigné qui a débuté par les manifestations d’élèves mécontents et s’est transformé en un phénomène bien plus important. Le 17 septembre, les enseignants du lycée Antoine de Saint-Exupéry, situé à Créteil, en banlieue sud-est de Paris, se sont mis en grève pour dénoncer un grave manque de personnel. Les élèves et les parents se sont joints à la grève.

L’entrée de l’établissement a été bloquée, des vidéos ont été tournées et les réseaux sociaux ont servi à diffuser le message. Un mouvement de contestation s’est ensuite amplifié jusqu’en octobre, mobilisant quelque 3 700 établissements scolaires et des centaines de milliers de manifestants. Des tensions sociales, économiques et politiques ont été attisées, les griefs portant principalement sur l’insuffisance de l’offre pédagogique, les classes surchargées, les emplois du temps surchargés et la vétusté des infrastructures scolaires. La plateforme d’admission à l’université Parcoursup a également fait l’objet de critiques.

Dans le cadre de sa réponse aux manifestations, Macron a, comme le veut la tradition chez un président en exercice suffisant  et pris au dépourvu, identifié une influence étrangère aggravante qui tirerait les ficelles. Cela tombe bien pour lui, la faute semble incomber aux pionniers du monde des réseaux sociaux, ces géants américains de la « Big Tech » et ces plateformes qui ont transformé les utilisateurs en tout et n’importe quoi, allant de consommateurs passifs à des utilisateurs avertis et débrouillards de la technologie.

C’est justement le caractère polyvalent de cette technologie qui s’avère particulièrement préoccupant pour les autorités gouvernementales. Dans l’un des derniers actes de son mandat, le dirigeant français, désespéré, a tenté d’imposer des restrictions d’âge aux utilisateurs des réseaux sociaux, sous prétexte d’une démarche thérapeutique. 

Ce faisant, il a rejoint un large mouvement de gouvernements surveillants, désireux d’utiliser les prétendues méfaits des réseaux sociaux comme alibi pour contrôler l’accès à certaines plateformes en ligne, une tendance illustrée par les efforts de l’Union européenne pour faire adopter l’« EU Kids Act », une loi répressive à tous les égards. (L’Australie a été la première à se lancer dans la course en décembre dernier avec sa loi de 2024 portant modification de la loi sur la sécurité en ligne (âge minimum pour les réseaux sociaux), présentée comme une noble initiative visant à limiter l’utilisation des réseaux sociaux par les moins de 16 ans. Sans surprise, cette loi s’avère être un gadget législatif ridicule, inefficace et facilement contournable.)

Le 21 juillet, le Parlement français a adopté la « Loi visant à protéger les mineurs face aux risques associés à l’usage des réseaux sociaux », un prétendu remède aux maux (parmi lesquels l’anxiété, la dépression et les troubles du sommeil) liés à l’utilisation des réseaux sociaux par les moins de 15 ans.  Ce sentiment exagéré de réussite morale n’a pas duré longtemps. En août, le Conseil constitutionnel français a douché les ardeurs de la grande stratégie du gouvernement, en invalidant la loi, jugée inutilement large et désespérément excessive

 L’accès à ces plateformes, par exemple, n’était « soumis à aucune condition relative aux fonctionnalités ou aux contenus proposés, aux dangers auxquels elles exposent les utilisateurs, ni à l’insuffisance des mesures de protection dont elles sont dotées ». Le Conseil a notamment souligné que cette interdiction portait atteinte au droit des jeunes à accéder à l’information et à participer au système démocratique. Cela revenait à retarder la formation utile des enfants, nécessaire pour qu’ils puissent s’engager de manière constructive dans le processus politique une fois leur minorité terminée. Les réseaux sociaux n’étaient pas en soi des outils néfastes ; ils pouvaient également servir d’outils pédagogiques, promouvoir l’engagement civique et contribuer à la construction de communautés. Macron, ayant tiré les leçons de cette expérience, a alors chargé le Premier ministre Sébastien Lecornu de procéder aux ajustements nécessaires conformément à la décision du Conseil.

La réaction de Macron face à ces manifestations inspirées par la jeunesse, à la lumière de ses efforts hésitants pour lutter contre les dérives des réseaux sociaux, offre un aperçu plus franc des raisons pour lesquelles les gouvernements cherchent à restreindre toute plateforme qui donne de l’élan à la dissidence et à la contestation. Dans des propos tenus devant des membres des forces de l’ordre lors de sa visite à la mairie de Marseille le 26 octobre, le président a fustigé les réseaux sociaux, les accusant de « nuire à nos démocraties » et d’être « des outils permettant de mobiliser les pires pulsions ». Ils auraient conduit « des jeunes et des moins jeunes vers des lieux où se déroulaient des actes criminels, des agressions et des pillages ». Cette analyse imprécise et trompeuse s’est avérée des plus révélatrices.

Au cours de la semaine précédant le 24 octobre, des informations récentes révèlent que le ministère français de l’Intérieur sondait les opérateurs de télécommunications au sujet d’une restriction de l’accès aux réseaux sociaux. Les discussions ont également porté sur la possibilité de restreindre purement et simplement l’accès à Internet mobile dans certaines zones. En termes simples, le gouvernement Macron envisageait précisément le genre de mesures qu’il reproche ouvertement aux gouvernements autoritaires non occidentaux de mettre en œuvre. Selon un employé anonyme d’un opérateur de télécommunications, qui s’est confié à Politico, « ce qu’ils voulaient avant tout, c’était bloquer les canaux de communication qui permettent aux gangs de se retrouver et de s’organiser ».

Le site d’information numérique Blast a apporté un éclairage très utile sur la réponse envisagée en obtenant une lettre qui aurait été envoyée par Lecornu le 22 octobre aux dirigeants des quatre principaux opérateurs de télécommunications : Christel Heydemann d’Orange, Benoît Torloting de Bouygues Telecom, Thomas Reynaud du groupe Iliad et Arthur Dreyfus d’Altice France. Le Premier ministre a demandé le pouvoir de « suspendre temporairement l’accès » fourni par ces entreprises à Snapchat, TikTok et Instagram au cas où des violences urbaines devaient se reproduire. (La plateforme X a par la suite été ajoutée à la liste.) Les dirigeants devaient se préparer à une telle suspension temporaire, qui devait intervenir pendant le week-end des 24 et 25 octobre, afin d’éviter que ne se reproduisent les événements survenus entre le 17 et le 18 octobre, à savoir la coordination de pillages organisés, la communication d’informations sur des cibles potentielles, les déplacements de groupes et la localisation des forces de l’ordre.

Le compte-rendu de la réunion entre de hauts responsables gouvernementaux du Secrétariat général du gouvernement, du cabinet du Premier ministre, de la Direction générale des entreprises et des experts juridiques des quatre opérateurs fait état d’un manque de consensus. Les propositions du gouvernement visant à limiter l’accès aux téléphones portables à certaines zones ont été rejetées : les opérateurs ne disposaient pas des moyens nécessaires pour imposer des blocages limités et temporaires. Quoi qu’il en soit, des services de messagerie alternatifs, tels qu’un VPN, suffiraient à contourner de telles mesures. Les mesures proposées ont finalement été bloquées, ce qui est révélateur. Le simple fait qu’elles aient été envisagées montre, une fois de plus, que la réglementation d’Internet et de ses différentes plateformes n’a pas grand-chose à voir avec des enfants « édéniques » ou leur bien-être, mais qu’elle vise surtout à limiter les inconvénients liés à la liberté d’expression et aux moyens de protester contre un statu quo pourri.

Dr. Binoy Kampmark was a Commonwealth Scholar at Selwyn College, Cambridge. He currently lectures at RMIT University. He is a Research Associate of the Centre for Research on Globalization (CRG). Email: bkampmark@gmail.com.

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