Infodémie : "c’est la vitalité du débat qui est perçue comme un problème"
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Pour le virologue belge Bernard Rentier, il est urgent d'investir dans une pédagogie explicite de l’incertitude scientifique au lieu de faire la chasse aux "fausses informations".

En rebaptisant « infodémie » des débats souvent légitimes, les institutions ont disqualifié le questionnement et la vigilance des citoyens plutôt que d'y répondre. “Plutôt que de consacrer l’essentiel des efforts à « traquer » les fausses informations, nous gagnerions à investir dans une pédagogie explicite de l’incertitude scientifique”, plaide le virologue belge Bernard Rentier.
Nous publions, avec son aimable autorisation, son article paru le 16 juillet sur son blog. Pour aller plus loin, lire son essai publié aux éditions Les Lettre libres : Quand la tempête devient le climat : leçons de politique scientifique à tirer de l’infodémie de Covid-19.
Bernard Rentier est virologue, immunologiste, professeur honoraire et ancien recteur de l’Université de Liège. Auteur de plus de 250 publications, il est une voix singulière dans le paysage scientifique belge et européen et une figure majeure du libre accès à l’information scientifique.
Infodémie : quand la “crise de l’information » masque une crise de la Science Ouverte
Dans un essai publié le 13 juillet dernier aux éditions Les Lettres Libres, j’expliquais combien l’Open Access représente un immense progrès démocratique : permettre à chacun, et pas seulement aux spécialistes, d’accéder directement aux travaux scientifiques.
J’insistais sur une condition essentielle, trop souvent oubliée : il est indispensable que le statut de chaque article (démontré ou probable ou simplement suggéré) soit précisé, afin que le lecteur ne confonde pas hypothèse exploratoire et résultat solidement établi.
C’est précisément là que la notion d’« infodémie », telle qu’elle s’est imposée depuis la crise de COVID‑19, mérite d’être discutée.
Ce que le mot « infodémie » cache vraiment
Depuis 2020, les institutions internationales nous expliquent que nous avons vécu une « infodémie » : pour elles, il s’agit d’une épidémie d’informations qui se propage en ligne et hors ligne, et dont une partie est fausse : volontairement trompeuse ou malencontreusement mal interprétée.
Le récit est bien construit : on aurait, d’un côté, la « bonne » science, claire et unifiée, et de l’autre, une masse confuse de rumeurs, de complots, de remèdes miracles et d’opinions personnelles, venant parasiter la réponse sanitaire. Cette opposition rassure, mais elle ne tient pas du tout la route face à l’expérience réelle de la pandémie.
Nous n’avons pas vécu la confrontation entre vérité scientifique et mensonge, mais quelque chose de bien plus complexe : un enchevêtrement permanent d’études solides côtoyant des prépublications fragiles, de communiqués politiques s’appuyant sur des données partielles, de débats d’experts exposés à un public inquiet, et, au‑dessus de tout cela, de plateformes numériques amplifiant ce qui est le plus émotionnel, et pas le plus rigoureux.
Appeler cela « infodémie » permet de désigner le symptôme : la confusion, et non la cause principale : une science mal contextualisée.
L’infodémie comme instrument de disqualification du débat
On parle de « corriger les rumeurs », de « lutter contre les fake news », de « réguler les contenus », comme si le problème venait d’abord du public, de sa naïveté et de sa vulnérabilité. Or une partie des controverses autour de la pandémie (qui est essentiellement une syndémie, rappelons-le, et c’est là une caractéristique essentielle) portait sur des questions parfaitement légitimes : la qualité des études cliniques, l’efficacité potentielle de médicaments, la rapidité des décisions de gestion, les conflits d’intérêts, les inégalités d’accès aux soins, les effets secondaires minimisés, les choix politiques déguisés en impératifs scientifiques…
Réduire ces débats à une « infodémie » revient à les disqualifier a priori, comme s’ils n’étaient que le produit d’une mauvaise information ou d’une information falsifiée, et non l’expression d’une vigilance citoyenne face à une science institutionnelle souvent prématurée, mal gouvernée et mal communiquée.
L’infodémie et le contrôle de l’espace public
La « gestion de l’infodémie » est présentée comme une démarche technique : repérer « les fausses nouvelles », promouvoir « les bonnes », et ajuster les messages.
En réalité, il s’agit d’une forme particulière de gouvernement de l’espace public : décider, souvent en lien étroit avec les grandes plateformes, quelles voix sont légitimes ou non, quels doutes sont recevables ou non, quel rythme de discussion est acceptable ou non.
Le risque est alors de confondre trois choses distinctes :
La protection des personnes contre des contenus manifestement dangereux (incitations à des pratiques nocives, escroqueries, etc.) ;
La simplification des messages complexes pour une communication de crise qui s’adresse à tout le monde ;
La stabilisation d’une version officielle et son imposition, en marginalisant les critiques, même argumentées.
Dans ce mélange, l’infodémie devient parfois un terme commode pour dire : « il y a trop de discussion, trop de pluralisme, trop de controverse visible ». En d’autres termes, c’est la vitalité du débat qui est perçue comme un problème.
L’Open Access : un progrès… mais à haut risque si on nie l’incertitude
Revenons à l’Open Access.
Ouvrir les articles au public est une avancée majeure : cela brise le monopole des grandes maisons d’édition et, en même temps, cela permet aux soignants, aux patients, aux journalistes, aux enseignants et aux citoyens de voir directement ce que la science produit. Mais cette ouverture radicale a un effet collatéral : elle expose immédiatement le grand public à des contenus d’une grande hétérogénéité méthodologique, et à des niveaux d’incertitude très différents – sans qu’ils soient toujours clairement indiqués.
Si chaque article, chaque préprint, était accompagné de la mention explicite de son statut :
démontré (fort niveau de preuve),
probable (résultats cohérents mais encore fragiles),
suggéré (piste exploratoire, hypothèse)
l’Open Access deviendrait un outil formidable de démocratisation du jugement.
Le lecteur pourrait situer ce qu’il lit dans un paysage de certitudes et d’interrogations, plutôt que dans un grand melting‑pot où tout semble « prouvé » dès qu’un graphique apparaît…
À l’inverse, un Open Access sans hiérarchie ni clarification nourrit la confusion : une hypothèse devient, par le simple fait d’être accessible et citée, une « vérité » dans l’espace médiatique.
C’est en cela que la notion d’infodémie rejoint directement la question de l’Open Access : ce n’est pas seulement la quantité d’information qui pose problème, mais l’absence de signal clair sur le degré de solidité de chaque fragment.
De la chasse aux fake news à la culture du doute
Plutôt que de consacrer l’essentiel des efforts à « traquer » les fausses informations, nous gagnerions à investir dans une pédagogie explicite de l’incertitude scientifique.
Dire clairement : « ceci est une hypothèse » ou « ceci est un résultat robuste » ou « ceci est encore controversé ». Expliquer pourquoi des études se contredisent, pourquoi des recommandations évoluent, pourquoi des données manquent.
Dans un paysage d’Open Access bien balisé, la diversité des points de vue ne serait plus perçue comme une infodémie, mais comme la condition normale de la recherche en temps de crise. Les citoyens ne seraient plus sommés de choisir entre « croire la science » et « douter de tout », mais invités à comprendre les différents niveaux de preuve et à suivre, pas à pas, le cheminement de la connaissance.
Réhabiliter la discussion et non pas criminaliser la circulation des savoirs
L’infodémie existe, bien sûr, au sens où la circulation rapide de contenus trompeurs peut faire du tort. Mais l’ériger en concept central de la crise, c’est occulter la responsabilité des institutions scientifiques, des éditeurs, des gouvernements et des médias dans la manière dont la science est rendue accessible, lisible et discutable.
L’Open Access est une chance historique. À condition de préciser le statut des articles, de respecter la pluralité des approches, de rendre visibles les désaccords et de faire de l’incertitude une composante assumée du discours public, il peut devenir l’antidote le plus puissant à l’infodémie. Non pas en réduisant le flux d’informations, mais en augmentant la qualité des repères que nous offrons à celles et ceux qui, de bonne foi, cherchent à s’orienter dans le tumulte des crises sanitaires.
Trois statuts possibles pour un article scientifique
Dans un monde de science ouverte où chaque article est immédiatement accessible, il devient indispensable de labelliser clairement le niveau des contenus et d’adopter un code explicite distinguant trois niveaux de confiance – ce qui relève de la science acquise, de la science en balance et de la science en esquisse – afin que nul ne confonde une hypothèse avec une démonstration. Sans cette hiérarchie explicite, nous mélangeons hypothèses et résultats, et nous alimentons malgré nous la confusion que l’on rebaptise ensuite « infodémie ».
1. « Démontré » : la science dite acquise
- Résultats appuyés sur des méthodes robustes (essais bien conçus, grandes cohortes, analyses rigoureuses).
- Plusieurs études indépendantes convergent vers la même conclusion.
- Les incertitudes sont limitées, clairement discutées et ne remettent pas en cause le cœur du résultat.
En pratique
: on peut s’appuyer sur ces résultats pour décider, agir, élaborer des
recommandations, tout en restant attentif à de futures nuances.
2. « Probable » : la science en balance
- Les données sont cohérentes, mais reposent sur un nombre limité d’études ou de sujets.
- La méthodologie est sérieuse, mais certains points restent discutables ou incomplets.
- D’autres travaux sont nécessaires pour confirmer, affiner ou éventuellement infirmer ces résultats.
En pratique
: on peut considérer ces conclusions comme des pistes prometteuses,
utiles pour réfléchir ou orienter la recherche, mais pas comme des
certitudes définitives.
3. « Suggéré » : la science en esquisse
- Hypothèse, idée nouvelle, signal préliminaire, observation exploratoire.
- Les données sont encore très partielles, ou la méthode expérimentale est à un stade initial.
- L’auteur propose, discute, invite à vérifier : rien n’est tranché.
En pratique : ce sont des contributions précieuses pour l’imagination scientifique, mais qui doivent être lues comme des questions, pas comme des réponses. Elles ne devraient jamais être communiquées au public comme des « preuves ».
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