Une guerre de l'ombre ? L'équation chiite-sunnite derrière les attaques iraniennes dans le Golfe
Ce
faisant, elle a entraîné le Golfe dans un conflit que beaucoup
pensaient devoir rester circonscrit entre Téhéran, Washington et Tel
Aviv.
Guerre israélo-iranienne
- Guerre israélo-iranienne : 30e jour du conflit au Moyen-Orient : L’Iran menace de frapper des universités américaines ; le Koweït riposte aux attaques de missiles et de drones.
- Manifestations « Pas de rois » : des dizaines de milliers de personnes défilent contre Trump et la guerre contre l'Iran ; les républicains condamnent les manifestations.
- Attaque de missiles contre une école de Minab : l’Iran nomme deux officiers américains ; les États-Unis font l’objet d’un examen minutieux.

Trump s'exprime sur l'attaque iranienne contre les pays du Golfe
Pour
comprendre pourquoi l'Iran a choisi de frapper le Golfe, il faut
regarder au-delà des déclencheurs immédiats de la guerre et s'intéresser
à l'ombre qui plane depuis longtemps sur l'Asie occidentale.
Le
clivage entre l'islam chiite et l'islam sunnite, souvent invoqué mais
rarement compris dans toute sa complexité, constitue la toile de fond de
cette escalade. Il
ne s'agit pas d'une simple histoire d'hostilité religieuse, mais d'une
lutte pour le pouvoir, la légitimité, l'influence et la survie.La
division entre chiites et sunnites remonte à l'an 632. La mort du
prophète Mahomet a soulevé une question qui allait façonner l'histoire
islamique : qui devait diriger la communauté ?
Les origines
Un groupe estimait que le
leadership devait être choisi par consensus et soutenait Abou Bakr.
Un
autre groupe pensait que l'autorité devait rester au sein de la famille
du Prophète et soutenait Ali.
Ce
qui avait commencé comme un désaccord politique sur la succession s'est
progressivement transformé en une distinction plus large en matière
d'autorité et d'identité religieuses.

Une vieille querelle
La révolution de 1979
Téhéran
s'est positionnée comme un champion de la résistance contre l'influence
occidentale et comme une voix pour les communautés chiites au-delà des
frontières.
Cette
situation alarma les États sunnites, notamment l'Arabie saoudite, qui
se considérait comme le chef de file du monde sunnite et la gardienne de
la tradition islamique.
La rivalité entre Téhéran et Riyad devint
rapidement l'axe central de la politique en Asie occidentale. Elle se
manifesta non par une confrontation directe, mais par des conflits par
procuration dans des pays comme l'Irak, la Syrie et le Yémen.
En
Irak, la chute de Saddam Hussein après l'invasion américaine de 2003 a
fait basculer le pouvoir vers des groupes chiites liés à l'Iran. En
Syrie, Téhéran a soutenu Bachar el-Assad tandis que les États à majorité
sunnite appuyaient les factions d'opposition. Au Yémen, la montée en
puissance des Houthis a exacerbé cette rivalité. Chaque conflit a
renforcé la méfiance et exacerbé les clivages sectaires.

Axe de la division chiite-sunnite
Cette limite a désormais été
franchie.Suite
à l'assassinat d'Ali Khamenei lors d'une opération conjointe
américano-israélienne, l'Iran a lancé des milliers de projectiles vers
les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ces dernières
semaines.Ces frappes n'ont pas été symboliques. Elles ont touché les infrastructures, perturbé l'économie et envoyé un message clair : aucun État de la région n'est à l'abri.D'une
certaine manière, la réponse réside dans la dissuasion. En étendant son
champ de bataille, Téhéran signale que toute attaque contre son
territoire aura des conséquences non seulement pour ses adversaires
directs, mais aussi pour leurs partenaires et alliés.
Pourquoi l'Iran a-t-il pris cette mesure ?
Les États du Golfe
accueillent des bases militaires américaines, fournissent un soutien
logistique et sont profondément intégrés à l'architecture de sécurité
régionale façonnée par Washington.
Du point de vue iranien, ces pays ne sont pas des acteurs neutres. Ils font partie intégrante de l'environnement stratégique qui permet les opérations américaines et israéliennes.
À
un autre niveau, ces frappes témoignent d'une volonté délibérée de
redéfinir le conflit. En ciblant les infrastructures énergétiques et les
voies maritimes, l'Iran exploite l'une des vulnérabilités les plus
critiques de la région. Le Golfe est l'artère vitale par laquelle
transite une part importante du pétrole mondial. Toute perturbation à ce niveau ne se limite plus à un problème régional, mais devient un enjeu mondial.

Attaque iranienne contre les Émirats arabes unis
Pendant
des années, l'Iran s'est appuyé sur des groupes interposés pour exercer
son influence. Des groupes affiliés à Téhéran opéraient au Liban, en
Irak, en Syrie et au Yémen. Cela lui permettait de nier toute
implication tout en étendant son emprise.
L'escalade actuelle indique un
changement de cap. Téhéran ne se contente plus d'agir uniquement par le
biais d'intermédiaires. Il est prêt à intervenir directement, même au risque d'une confrontation plus large.La
dimension sectaire complexifie encore cette stratégie.
En frappant les
États du Golfe à majorité sunnite, l'Iran ne se contente pas d'envoyer
un signal militaire. Il remet également en cause l'ordre politique qui a
longtemps fait de ces États des contrepoids à son influence. Cela ne
signifie pas pour autant que le conflit soit purement sectaire. Loin de
là. Les forces motrices demeurent géopolitiques.Mais
l’identité sectaire offre un cadre narratif puissant. Elle façonne les
perceptions, mobilise le soutien et influence l’interprétation des
actions.
Pour
beaucoup dans le Golfe, les actions de l'Iran ne font que renforcer des
craintes de longue date. L'idée que Téhéran cherche à étendre son
influence sur les États arabes est une préoccupation constante. Les
frappes contre les villes, les ports et les installations énergétiques
sont perçues non seulement comme des actes de représailles, mais aussi
comme faisant partie d'une stratégie plus vaste visant à déstabiliser la
région.

Les attaques aériennes iraniennes dans le Golfe
Parallèlement,
les actions de l'Iran comportent des risques pour sa propre position.
En ciblant des pays voisins, il risque de s'aliéner des États qui, du
moins publiquement, avaient maintenu une certaine distance par rapport
au conflit. Cela accroît également le risque d'une riposte coordonnée.
Les
États-Unis sont aujourd'hui confrontés à un défi complexe. Rétablir la
stabilité dans le Golfe ne se résume pas à des opérations militaires. Il
s'agit aussi de garantir la fluidité du commerce mondial, de préserver
les alliances et d'empêcher l'escalade du conflit. Le soutien des alliés
européens et de partenaires comme le Japon témoigne des enjeux
mondiaux.La
situation est pourtant loin d'être simple.
Les services de
renseignement avaient déjà averti qu'une riposte de plus grande ampleur
était possible. Le fait qu'elle se soit concrétisée soulève des questions quant à la prise en compte de tous les risques.Les
propos de Trump illustrent bien le décalage entre les attentes et la
réalité. Publiquement, ces frappes ont pu être présentées comme une
surprise. En privé, l'éventualité d'une escalade était envisagée. Ce
décalage entre la perception et la préparation est désormais au cœur de
la crise actuelle.
Parallèlement, les capacités militaires de l'Iran suscitent un intérêt croissant. L'utilisation
de missiles balistiques, de drones et potentiellement de systèmes plus
sophistiqués témoigne d'un niveau de préparation qui dépasse la simple
défense réactive. Le ciblage de précision suggère des coordonnées
préétablies et une vision stratégique à long terme.Cela
a des implications qui dépassent le cadre du conflit immédiat.
Si
l'Iran continue de développer et de déployer de telles capacités, cela
pourrait modifier l'équilibre des pouvoirs non seulement en Asie
occidentale, mais aussi en Europe et au-delà.Pour
les États du Golfe, la priorité immédiate est la défense. Les systèmes
d'interception, les réseaux de défense aérienne et les ripostes
coordonnées sont testés en temps réel. Mais la défense seule pourrait ne
pas suffire. La question des représailles se profile.
Le Golfe en flammes
Si
les pays du Golfe choisissent de riposter directement, le conflit
pourrait entrer dans une nouvelle phase, passant d'une confrontation
triangulaire entre l'Iran, les États-Unis et Israël à une guerre
régionale de plus grande ampleur.
Le
concept d'Oumma, l'idée d'une communauté musulmane unifiée, est lui
aussi mis à rude épreuve. Les frappes iraniennes contre des pays à
majorité sunnite remettent en cause cette notion. Elles soulignent à
quel point les considérations politiques et stratégiques ont primé sur
l'unité religieuse.

Les attaques en série de l'Iran dans le Golfe
La guerre de l'ombre n'est plus dans l'ombre.

Carte des divisions sectaires
Les réponses ne sont pas encore claires. Mais l'enjeu est plus important que jamais.
Rajeev Singh est producteur de contenu numérique au Times of India. Il couvre la politique, les politiques publiques.
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