Le retour du castor

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29 juillet 2026 à 17h33 Mis à jour le 30 juillet 2026 à 07h05

Précieux allié contre les incendies, le castor est de retour dans les rivières françaises


Quasiment disparu en France il y a un siècle, le castor est de retour en nombre dans nos rivières. Illustration aux portes de Toulouse, entre Garonne et Ariège, où ce mammifère a été aperçu pour la première fois depuis 500 ans.

Réserve naturelle régionale Confluence Garonne-Ariège (Haute-Garonne), reportage

Sur les berges de la réserve naturelle régionale Confluence Garonne-Ariège, à seulement quelques kilomètres de Toulouse, les indices sont partout. Des arbres gisent dans l’eau, privés de leurs branches, retenus par un tronc taillé en pointe de crayon. Plus loin, des rameaux blanchis, écorchés jusqu’au bois, émergent de la vase. Antoine Firmin, garde et chargé d’études au sein de la réserve, scrute la rive, jumelles vissées aux yeux. Malgré quelques remous à la surface de l’eau, le suspect ne se montrera pas aujourd’hui.

De retour dans son bureau de Pinsaguel, quelques kilomètres plus loin, le naturaliste lance une vidéo. Sur les images en noir et blanc, un imposant rongeur à la queue aplatie fend tranquillement la surface de l’eau. La séquence, captée l’hiver dernier par un piège photographique, constitue la preuve irréfutable du retour du castor dans cette zone, dont il avait disparu depuis près de 500 ans.

« Nous avons eu les premiers indices de sa présence en décembre 2025. Ce sont des kayakistes qui nous ont alerté », raconte Antoine Firmin, qui a observé un individu pour la première fois en février, lors de crues. « Rapidement, nous avons fait appel au Réseau castor de l’Office français de la biodiversité [OFB] pour qu’il nous apporte son expertise », raconte-t-il.



L’image d’un castor capturée par un piège caméra dans la réserve naturelle régionale Confluence Garonne-Ariège. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Nous ne nous attendions pas à voir le castor ici. D’ailleurs, ce n’était même pas une zone que nous surveillions, note Régis Gomes, animateur du Réseau castor à la direction régionale de l’OFB. Nous savions qu’il était déjà présent vers la confluence entre le Tarn et la Garonne, mais c’est à 75 km plus au nord. Nous ignorons pourquoi il est descendu aussi vite, mais l’hypothèse la plus probable est que certains individus n’ont pas trouvé d’habitat favorable et ont décidé de descendre rapidement jusqu’ici pour trouver des gîtes qui leur conviennent. »

Selon lui, plusieurs spécimens auraient désormais élu domicile dans la réserve naturelle régionale en amont de Toulouse, et sont bien des castors d’Europe (Castor fiber), d’après des analyses ADN réalisées par l’OFB.

Presque disparu en France il y a un siècle

Créé en 1987 et coordonné par l’OFB, le Réseau castor assure le suivi de la population française et accompagne la cohabitation avec ce mammifère, qui a bien failli disparaître en France et en Europe au début du XXe siècle. « Au XVIe siècle, le castor occupait l’ensemble du réseau hydrographique français, dit Régis Gomes. Il a été chassé pour sa fourrure, sa viande et le castoréum [sécrétion huileuse et odorante autrefois prisée en parfumerie et en médecine traditionnelle]. Sa population a décliné progressivement jusqu’au début du XXe siècle, quand il ne restait qu’une dizaine d’individus en Camargue. ».

En 1909, l’espèce est devenue le premier mammifère protégé en France, d’abord dans trois départements du Sud-Est, avant que cette protection ne soit étendue à l’ensemble du territoire en 1968.



Antoine Firmin, garde et chargé d’études au sein de la réserve Confluence Garonne-Ariège, et Régis Gomes, animateur du Réseau castor à l’OFB Occitanie, suivent l’évolution des castors sur le territoire. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Les scientifiques et les naturalistes ont été les premiers à s’inquiéter de la disparition du castor et à réclamer un plan d’action », raconte Rémi Luglia, agrégé et docteur en histoire, auteur du livre Vivre en castor. Histoires de cohabitations et de réconciliation (Quae, 2024). « La première opération de réintroduction en France remonte à 1957, en Savoie. Cette politique s’est ensuite poursuivie jusqu’à la fin des années 1980 », précise l’historien.

« Le castor est un véritable ingénieur de son écosystème »

Aujourd’hui, cette stratégie porte ses fruits. Entre 20 000 et 30 000 castors peuplent à nouveau les rivières françaises. « Cela montre la réussite des politiques de protection et de réintroduction, se félicite Régis Gomes. D’ici deux ou trois ans, le castor sera présent sur tous les grands cours d’eau du pays et, dans cinq à dix ans, il commencera à coloniser les affluents. »




Une branche portant les traces des dents des castors. © Antoine Berlioz / Reporterre

Cette recolonisation profite également à la vitalité des milieux aquatiques. « Le castor est un véritable ingénieur de son écosystème. S’il constate que le niveau du cours d’eau baisse, notamment lors des sécheresses, il construit des barrages, qui retiennent l’eau. Il participe aussi à la stabilisation des berges en faisant tomber les grands arbres tout en conservant leurs systèmes racinaires », explique-t-il, devant un peuplier noir taillé en crayon.

Lire aussi : Les castors permettent de stocker dix fois plus de CO₂ dans les zones humides

Si ce retour est dans l’ensemble salué, plusieurs défis demeurent concernant la cohabitation avec les activités humaines. « Nous ne connaissons plus cet animal et nous ne savons plus comment vivre avec lui. Les générations qui connaissaient le castor ont disparu et leur savoir ne s’est pas transmis. Il reste un important travail de pédagogie à mener, notamment auprès des agriculteurs », estime Régis Gomes. Le rongeur peut en effet s’attaquer aux arbres, aux vignes et à toute autre plantation située jusqu’à 40 m des berges.

1,5 million de castors en Europe

« Les riverains n’ont plus cette réalité en tête. Cela peut poser des difficultés pour des maraîchers possédant des arbres fruitiers ou pour des peupleraies. » Afin d’anticiper ces conflits, un plan national d’action consacré à la cohabitation avec le castor est en cours d’élaboration par plusieurs organismes publics, dont l’OFB. Il devrait être finalisé d’ici deux ans.

Des troncs d’arbres morts et ébranchés au bord de l’Ariège, traces du passage des castors. © Antoine Berlioz / Reporterre

Le castor, lui, poursuit sa reconquête des rivières françaises. Il a récemment été observé pour la première fois depuis plusieurs décennies en Corrèze ainsi que près de Bordeaux. Une dynamique que l’on retrouve dans toute l’Europe, où l’espèce est protégée depuis 1979 et la convention de Berne. Environ 1,5 million de castors peuplent désormais les cours d’eau du continent.

« Dans une période où les effets du changement climatique sont de plus en plus importants, le castor apparaît comme une espèce résiliente et précieuse pour nos cours d’eau, affirme Rémi Luglia, historien et spécialiste du castor. C’est aussi un allié face à l’effondrement de la biodiversité, une espèce infiniment utile pour nous aider à y faire face. C’est une belle promesse d’avenir. »



Le castor, un allié contre les feux ?

Selon une étude menée en 2020 par l’écohydrologue étasunienne Emily Fairfax, la présence de castors et de leurs barrages pourrait constituer un allié contre les incendies. La scientifique a étudié cinq grands feux aux États-Unis et est parvenue à la conclusion que les incendies endommagent jusqu’à trois fois moins les berges des rivières où le castor est présent que celles où il ne l’est pas. Des images aériennes, capturées en 2018 dans l’Isaho par le scientifique John Wheaton, montrent bien à quel point les alentours des rivières habitées par les castors restent verts quand les environs sont brûlés.

Ces espaces façonnés par le mammifère se montrent en effet plus propices au développement de zones humides et d’une végétation plus dense, qui peut mieux résister à la combustion. La chercheuse souligne également que ces zones peuvent constituer de véritables refuges pour d’autres animaux en cas d’incendie.



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