La justice à deux vitesses : quand le balancier de Thémis penche toujours du même côté

Il était une fois une déesse nommée Thémis. Les Grecs la représentait les yeux bandés, une balance parfaitement équilibrée dans une main et un glaive dans l’autre. Les yeux bandés pour ne pas voir le rang de celui qu’elle jugeait. La balance pour peser les actes avec une égale sévérité. Le glaive pour trancher sans faiblesse. Pendant des siècles, cette image a servi d’idéal à l’Occident. Puis, peu à peu, le bandeau a glissé. Et le balancier, lui, a commencé à pencher.
Voici l’incroyable histoire d’une justice qui n’est plus aveugle et qui a appris l’art subtil de condamner hier pour mieux absoudre aujourd’hui.

La semaine dernière, face aux incendies de Gironde et à la canicule, la nature avait rappelé aux puissants qu’ils ne commandaient ni le vent, ni le feu, ni le mercure. Des milliers d’hectares partis en fumée, des centaines de maisons et un camping détruits, plus de 220 000 personnes évacuées… pendant que l’on continuait de dépenser des milliards ailleurs. Aujourd’hui, c’est une autre force qui révèle la même illusion : la justice. Car le sentiment d’impunité qui permet de laisser brûler des forêts sans moyens suffisants est le même qui permet de laisser s’enliser, se classer ou s’éteindre discrètement certaines affaires. Les puissants se sentent tout permis. Et jour après jour, ils démontrent la même incapacité : incapacité à maîtriser les éléments, incapacité à accepter d’être jugés comme le reste des citoyens.

Dans la France de 2026, le même Code pénal s’applique à tous… en théorie. En pratique, le traitement varie selon que l’on s’appelle citoyen ordinaire ou cadre de la macronie. Alexis Kohler, bras droit longtemps inamovible de l’Élysée, a vu plusieurs plaintes pour prise illégale d’intérêts classées sans suite ou s’enliser dans les méandres de la prescription. Édouard Philippe, Agnès Buzyn, Gabriel Attal, Éric Dupond-Moretti, Gérald Darmanin : autant de figures dont les dossiers, plaintes ou signalements ont régulièrement connu le même destin discret – classement, non-lieu, ou simple enfouissement sous la procédure. Pendant ce temps, un citoyen ordinaire peut se retrouver poursuivi avec une rapidité surprenante pour un tweet jugé excessif, un propos maladroit ou une simple manifestation, ou quelques grammes. Les procédures s’enclenchent, les perquisitions arrivent, les comparutions immédiates s’enchaînent. La machine judiciaire, soudain, devient foudroyante.

Le même contraste frappe ailleurs. Nicolas Sarkozy a été condamné, certes, mais le chemin jusqu’à l’exécution de la peine a été long, semé d’aménagements et de recours. Pierre Palmade, lui, a connu un traitement médiatique et judiciaire d’une intensité particulière. Deux poids, deux mesures. L’un et l’autre illustrent à leur façon cette géométrie variable qui laisse au peuple un goût amer d’inégalité.

On a vu des représentants de la nation, élus ou proches du pouvoir, surpris en possession de stupéfiants ou ayant utilisé leurs émoluments publics pour s’en procurer, bénéficier de classements, de compositions pénales discrètes ou de peines symboliques. Certains ont quitté le tribunal avec un simple rappel à la loi, d’autres avec un bracelet électronique aménagé qui leur permettait de continuer à siéger, à voyager ou à paraître dans les médias. Pendant ce temps, un jeune de banlieue pris avec quelques grammes peut se retrouver en détention provisoire.

Le même contraste frappe dans les affaires de pédocriminalité. Des dossiers impliquant des personnalités, des réseaux ou des institutions ont été régulièrement renvoyés aux calendes grecques : prescriptions qui tombent, instructions qui s’enlisent pendant des années, non-lieux motivés par des subtilités procédurales, ou simple absence de volonté politique. Les victimes, elles, vieillissent. Les dossiers, eux, dorment. Et quand, par extraordinaire, une condamnation intervient contre une figure publique, elle est souvent assortie d’aménagements de peine, de sursis ou de modalités d’exécution qui laissent un goût d’inachevé.

Le même Code pénal. Deux traitements.
Ce n’est plus seulement de la lenteur. C’est un message clair adressé au pays : pour certains, la justice est une option ; pour d’autres, une certitude. La même classe politique qui peine à doter les pompiers de Canadairs suffisants, qui laisse les forêts brûler année après année, trouve pourtant les ressources procédurales pour protéger les siens. L’incapacité à protéger le territoire et l’incapacité à se soumettre à la même loi ne sont pas deux problèmes distincts. Ce sont les deux faces d’une même médaille.
Ce n’est pas une invention de notre époque. L’histoire de France est riche de ces ballets. Sous la IIIe et la IVe République, des hommes politiques condamnés ou gravement compromis revenaient quelques années plus tard en candidats, en ministres, parfois en présidents du Conseil, grâce aux amnisties post-guerre ou aux arrangements de salon. On condamnait hier pour mieux absoudre demain. Le jeu des chaises musicales n’est qu’une variante moderne de cet éternel retour des puissants.
L’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle, avait déjà montré jusqu’où une institution pouvait aller pour protéger sa propre image plutôt que la vérité. Plus loin encore, sous l’Ancien Régime, le rang décidait souvent de la peine. Le roturier pendait ; le noble s’exilait. La Révolution avait promis d’en finir avec ce privilège. Deux siècles plus tard, le privilège a simplement changé de forme. Il ne se dit plus « noblesse ». Il se dit « réseau », « notoriété », « utilité politique ».

Aujourd’hui, le peuple regarde. Selon les sondages, 70 % des Français estiment qu’aucune personnalité politique actuelle n’incarne un avenir positif pour le pays. 58 % jugent que la justice n’est pas indépendante. Ces chiffres ne sont pas des opinions isolées : ils traduisent une fracture profonde. Quand la confiance dans l’institution qui doit dire le droit s’effondre, c’est tout l’édifice démocratique qui vacille.
Pascal l’avait formulé avec une clarté cruelle : « La justice sans force est impuissante ; la force sans justice est tyrannique. » Aujourd’hui, force et justice se sont parfois trop bien arrangées. L’une protège l’autre.

Le sarcasme est cruel, mais il s’impose : on peut aujourd’hui perdre son emploi, sa réputation et parfois sa liberté pour un message publié à 23 h 47 sur un réseau social. Mais il faut parfois des années, des recours et des montagnes de procédures pour obtenir seulement l’ouverture d’une information judiciaire contre un élu ou un haut fonctionnaire. La justice a inventé le principe d’égalité… à géométrie variable.
Thémis, elle, continue de tenir sa balance. Mais le bandeau a glissé. Et le plateau du côté des puissants est devenu étrangement léger.
En ce lundi 27 juillet, alors que d’autres dossiers continuent de s’enliser et que d’autres citoyens découvrent la sévérité de la machine, souvenons-nous de cette leçon. Une justice qui penche n’est plus une justice. C’est un instrument. Et un peuple qui s’en aperçoit – après avoir vu les forêts brûler faute de moyens et les puissants s’en sortir faute de volonté – finit toujours, un jour, par demander des comptes.

La semaine de la justice ne fait que commencer. Prochainement, nous parlerons des enfants de la République… et de ceux qu’on protège vraiment.
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