À consommer avec discernement : la lentille

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19 janvier 2026 

Moins chère, aspergée de pesticides : la lentille canadienne met à mal la filière française



Produite avec des pesticides interdits en Europe, la lentille du Canada est largement présente dans nos assiettes. Au risque de fragiliser une production française en plein essor.

Près de 80 tonnes de lentilles attendent preneur à Laure-Minervois, dans l’Aude. Dans les hangars de la coopérative Graines équitables, une bonne moitié de la dernière récolte reste sur les bras des producteurs. « Faut-il dire à nos agriculteurs de ne pas semer pour l’an prochain ? » s’inquiète Yann Bertin, son président. Face à la difficulté d’écouler la lentille locale, il fustige la « concurrence déloyale » de la lentille du Canada « qui rentre en France à moitié prix » et « que l’on retrouve partout ». « Dans les cantines des écoles et dans les Ehpad, on sert de la lentille canadienne, s’agace le producteur. Il suffirait pourtant d’ajouter 0,70 euro au kilo pour passer à la lentille française. »

Alors que plusieurs secteurs agricoles redoutent une hausse des importations liée à l’accord de libre-échange avec le Mercosur, les producteurs de lentilles font déjà face à un concurrent redoutable venu d’outre-Atlantique. Les difficultés sont, certes, loin d’être générales. Mais selon Terres Univia, l’interprofession des huiles et des protéines végétales, environ la moitié de la consommation française de lentilles est importée, et ce en grande partie du Canada — 25 000 tonnes ont ainsi traversé l’Atlantique, sans droits de douane, en 2024. Dans les rayons comme dans les assiettes, la lentille française affronte donc un produit cultivé avec des normes environnementales bien moins exigeantes.

Des plants aspergés de pesticides

Les différences sont majeures. Au Canada, dans les jours précédant la récolte, les plants sont aspergés de pesticides pour accélérer la dessiccation (séchage) des lentilles — un usage proscrit ici. Le principal produit utilisé est le glyphosate. La méthode favorise une agriculture intensive et réduit les coûts, en facilitant la récolte sur les gigantesques parcelles des exploitations canadiennes.

« Chez nous, ce sont les effets du vent et du soleil qui remplacent les produits chimiques » pour faire sécher les plants, vante Françoise Labalette, directrice adjointe de Terres Univia — une solution naturelle pas transposable sous le climat des grandes plaines nord-américaines.

Autre « facilité » dont disposent les exploitants canadiens : l’usage d’herbicides interdits en Europe, comme le Sencoral, considéré comme toxique pour l’environnement et pour la reproduction humaine. Ils simplifient la lutte contre les mauvaises herbes qui concurrencent la lentille. Pour maximiser l’efficacité des traitements, « les Canadiens utilisent largement des variétés de lentilles rendues tolérantes à ces herbicides », ajoute Françoise Labalette.

Des limites de pesticides dépassées

Face à la lentille canadienne, la lentille française ne se bat donc pas à armes égales. La situation est d’autant plus regrettable que le développement de la filière présente des atouts écologiques majeurs. Dans les champs, la lentille fixe l’azote dans les sols, réduisant le besoin en engrais chimiques. Et dans nos assiettes, elle fait partie des protéines végétales, clés pour réduire la consommation de viande donc l’impact carbone de l’alimentation.

Ces écarts de normes soulèvent aussi des questions sanitaires. L’émission Sur le front diffusée sur France 2 pointait en novembre la présence de résidus dans les lentilles, analyses à l’appui. Quelques jours après la diffusion de l’émission, une marque visée dans le reportage, Videlys, rappelait un lot de lentilles Beluga du Canada, pour dépassement des limites autorisées de pesticides.

L’émission chiffrait aussi des résidus de glyphosate dans des lots de marques Vivien Paille (1,8 mg/kg) et Carrefour (3,2 mg/kg). Ces niveaux restent en dessous du seuil autorisé, fixé à 10 mg/kg. Mais le plafond n’a pas toujours été si élevé : avant 2011, il était cent fois plus faible (0,1 mg de glyphosate/kg). Ce relèvement de la limite maximale de résidus a été demandé par Monsanto Europe, expliquait en 2021 Sophie Devienne, professeure à AgroParisTech dans ce rapport de l’institut Veblen, afin de favoriser les importations d’Amérique du Nord. Un paradoxe, selon elle : la limite européenne est aujourd’hui plus de deux fois supérieure à celle en vigueur… au Canada (4 mg/kg) !

Selon des données officielles obtenues par Radio-Canada fin novembre, sur près de 200 échantillons testés, 14 dépassaient la limite canadienne en résidus de glyphosate — sans forcément excéder la norme européenne.

« Les gros transformateurs et les distributeurs privilégient leurs marges »

Pour autant, le Canada n’explique pas tout. La lentille est une culture capricieuse, très sensible aux aléas climatiques. Plusieurs années de faibles rendements se sont succédé, notamment en 2021 et 2022.

« Cela a amorcé un flux d’importations qui, depuis, ne s’est pas tari par effet d’aubaine », analyse Edouard Rousseau, producteur en Charente-Maritime. Et de dénoncer : « Les gros transformateurs et les distributeurs privilégient leurs marges sur la construction d’une filière pérenne de production en France. » À l’inverse, la récolte 2025 a été bonne, notamment en bio (40 % des surfaces cultivées), au point que l’Agence bio fait état d’une « surproduction de lentilles vertes sèches bio ».

Les montagnes russes de la production s’expliquent aussi par un ennemi discret, plus ou moins présent selon les années : la bruche de la lentille. Ce coléoptère, qui épargne la lentille canadienne, peut conduire à écarter des ventes 5 à 10 % des graines produites. Et le problème va croissant : « Le changement climatique a permis l’extension de la bruche sur l’ensemble du territoire », relève Françoise Labalette.

Elle n’en reste pas moins optimiste. Couvrir avec la production française la moitié d’une consommation en forte hausse est une réussite, estime-t-elle. De fait, les surfaces de lentilles cultivées en France ont doublé entre 2015 et 2020, avant de marquer le pas. « Notre défi est de devenir autosuffisant d’ici 8 à 10 ans, en augmentant encore les surfaces et en améliorant la performance. »

Vérifier la provenance

Au quotidien, pour les consommateurs, comment soutenir la lentille bleu-blanc-rouge, plus vertueuse que sa cousine canadienne ? L’exercice n’est pas toujours simple en faisant ses courses. Les lentilles importées se glissent parfois sous certaines marques bio et dans les rayons vrac. Sur les paquets des lentilles vendues sèches, l’origine est indiquée. En revanche, elle disparaît souvent sur les conserves et les plats préparés.

Pour connaître la provenance, il faut alors jouer au détective. L’origine française étant un argument vendeur, l’absence complète d’indication de provenance sur l’emballage est souvent le signe de produits venus d’ailleurs — ou alors d’origines variables selon les lots.

Exemple de repères sur des lentilles bio.

Sur les produits bio, un repère existe : la mention accolée au logo bio européen en forme de feuille (« agriculture France », « agriculture UE » ou « agriculture non UE »).

Enfin, côté variétés, les amateurs de lentilles corail risquent de rester sur leur faim : la production française est rare. L’Hexagone cultive avant tout de la lentille verte, dont celles du Puy et du Berry qui bénéficient de labels officiels de qualité (AOP, IGP, Label rouge).

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